
Lors de son passage au Poney Club le 16 juillet dernier, nous avons eu l’immense honneur de passer du temps avec la légende Jean-Michel Jarre. De son admiration pour l’IA à son lien avec les nouvelles générations, en passant par son intérêt pour le plus grand open air de France… Découvrez l’intégralité de ses propos ci-dessous :
Bonjour Jean-Michel ! C’est la question de base du site : Quelle est ta définition de la musique électronique ?
La musique électronique, d’abord, c’est une fausse appellation. Ce sont les instruments qui sont électroniques. On n’appelle pas la musique qui est faite avec des instruments acoustiques, de la musique acoustique.
Mais derrière cette appellation, il y a effectivement tout un ADN qui vient du fait que, pour la première fois dans l’histoire de la musique, on a pu définir les timbres qui constituent la musique qu’on a envie de faire. Ça a été la plus grande révolution, indépendamment du reste.
Et la nouvelle révolution ?
C’est l’IA ! De la même manière qu’on a accédé aux libertés supplémentaires, c’est-à-dire le fait de pouvoir définir des palettes de sons et les inventer… On peut presque devenir le curateur de sa propre production avec l’IA. Pas seulement le créateur, mais le curateur, c’est-à-dire avoir un dialogue.
Plusieurs décennies après avoir démocratisé l’utilisation des instruments électroniques, tu te confrontes cette fois-ci aux sceptiques de l’IA. Comment expliques-tu que les mentalités n’ont pas évolué dans le temps ?
Je pense qu’il n’y a pas de progrès dans les sentiments humains. Les rapports à la solitude, l’amour, ou encore la mort ne bougent pas. Les rapports à la crainte et à la peur du futur, peut-être parce que les humains n’en feront pas partie à un moment donné, n’ont pas changé. Ta question me rappelle une chose que j’ai vue par hasard : la une d’un journal anglais datant du début du XXe siècle. Elle disait : “Attention, si vous montez dans un train à vapeur, votre cœur peut exploser au-delà de 50 km/h”.
Il ne faut pas confondre l’IA qui est un outil neutre et la manière malveillante qu’on peut avoir en l’utilisant. En ce moment, on peut voir qu’il y a beaucoup d’incendies causés par la main de l’Homme. Le feu est dangereux, mais il a globalement plutôt amélioré la condition humaine. Ce n’est pas de la philosophie, c’est réel. La malveillance existait avant l’électricité, et existera après l’IA.
Donc on passe à côté d’un outil incroyable, qui va évidemment bouleverser la société. Plus vite on l’appréhendera, plus vite on pourra l’explorer, l’exploiter et éventuellement combattre les effets négatifs. Ce qui me fait de la peine, c’est qu’en France et en Europe, on prend du retard par rapport aux États-Unis et à la Chine. Là-bas, on apprend l’IA à l’école primaire. On apprend à coder, comme on apprend une langue étrangère. C’est ça qu’il faudrait qu’on puisse faire.
Tu as choisi le Poney Club comme seule date française de l’été ! Dans le magazine de l’open-air, tu l’as qualifié “d’événement électronique le plus important en France”. Pour toi, quels sont les critères de la réussite du lieu : la qualité de la programmation, l’agencement du lieu entre intimité et jauge conséquente, son emplacement à l’aéroport, ou son système son/lumières ?
Déjà, on a 30 millions d’amis qui aiment les animaux, donc on aime les poneys. Ça, c’est déjà la première raison (rires) ! La deuxième raison, c’est que petit à petit, en te familiarisant avec l’équipe du Poney Club, tu t’aperçois qu’il y a une vraie sincérité et une vraie volonté de bâtir quelque chose d’authentique en prenant des risques avec enthousiasme, obstination et innocence. Ce sont des valeurs très proches de moi car c’est comme ça que j’ai commencé et que je continue à travailler.
Là, j’ai passé deux heures à faire un soundcheck car on est dans un endroit particulier. Je pense que c’est la clé. J’espère que le public du Poney Club va le sentir parce qu’on met toute notre énergie pour délivrer le meilleur show possible.
On a tous quelqu’un de notre famille qui était présent en 1990 à La Défense, pour ton live qui a regroupé 2,5 millions de spectateurs… Ce genre d’événements exceptionnels ne se fait plus au XXIe siècle. Aurais-tu aimé en refaire un de cette ampleur, avec les nouveaux outils que tu as à disposition ?
Ça peut toujours se faire, mais d’une façon différente. J’ai eu paradoxalement beaucoup plus de spectateurs et d’auditeurs récemment avec le concert virtuel que j’ai fait à Notre-Dame. On a fait 75 millions de personnes à travers le monde. C’est dément, et c’est toujours un record. Au départ, ce sont des projets auxquels je ne pense pas en termes de nombre de spectateurs. Quand j’ai fait le premier concert à la Concorde, c’était quelque chose de totalement expérimental, comme de faire un show ici au Poney Club. Mais d’un coup, il y a un million de personnes qui sont venues !
Pour Notre-Dame, c’était un défi complet au niveau de la VR pour être en live au moment du Covid, une terrible galère. Mais ça a été suivi partout d’une manière assez mystérieuse et assez magique. Ça m’étonne moi-même !
Il ne s’agit pas d’établir la valeur de quelque chose par rapport au nombre de spectateurs. Mais ce serait effectivement difficile de refaire un concert comme j’ai pu le faire à La Défense, en termes de sécurité avec tout ce qui se passe.
Mais il y a deux ans, j’ai fait un concert en plein air à Bratislava en Slovaquie, et toute la ville était là : il y avait à peu près 200 000 personnes. Donc c’est encore possible, mais dans certaines conditions. Avec ce qui se passe dans le monde, c’est plus compliqué. Heureusement que l’on a les réseaux sociaux qui permettent de démocratiser un projet scénique.
Depuis quelques années, les plateformes de streaming prennent le dessus. Les producteurs favorisent la sortie de singles, car la musique se consomme très rapidement. Arrives-tu à toucher la nouvelle génération ?
C’est une question qu’il faudrait poser aux jeunes générations. J’ai une anecdote à ce sujet ! Il y a quelques semaines, un jeune étudiant américain est venu voir ses potes de classe, et il leur a dit avoir trouvé un nouvel album qui s’appelle Oxygène, produit par un artiste français. Ils ont écouté cette musique comme si elle était sortie récemment. C’est super bien ! Ce qui est intéressant, c’est que tout est possible aujourd’hui.
Je travaille sur un prochain album qui sortira l’année prochaine, sur lequel j’utilise beaucoup l’IA. Et je compte sur vous pour le relayer sur les réseaux sociaux, pour soutenir le jeune artiste débutant que je suis (rires) !
Tout au long de mon parcours et de mon aventure, je me retrouve éternellement comme un artiste débutant pour une nouvelle génération qu’il reste à séduire. Il y a une génération qui ne connaît pas mon travail ou qui ne me connaît pas. Mais je ne suis jamais allé chercher qui que ce soit. Je fais d’abord de la musique pour moi, et si ça intéresse qui que ce soit… Tant mieux. Ce serait une erreur de penser que le but d’un artiste est d’être dans le succès. Parce qu’on se prépare à beaucoup de déceptions, la vie est faite de creux et de bosses. Il faut évidemment essayer d’avoir plus de bosses que de creux (rires), mais la vie se situe au milieu. Je suis très content de là où je suis aujourd’hui, de pouvoir faire par exemple le Poney Club et d’être totalement en phase avec ce que j’ai envie d’entendre et de voir dans le futur.
Merci d’avoir répondu à nos questions ! As-tu un dernier message à faire passer ?
Le message que j’aimerais passer, c’est de dire au Poney Club de tenir bon car c’est compliqué face aux mastodontes américains et aux gros festivals qui aspirent toutes les productions. Tenez bon, on en a besoin et on en aura besoin en France de manière générale. Je sais à quel point c’est difficile, donc je respecte énormément l’audace de faire venir un grand nombre d’artistes différents ici.
C’est également pour ça que l’on se parle actuellement toi et moi, je pense que c’est important que ça marche dans les deux sens. On s’entraide et on joint nos forces. En tant qu’artiste, je peux vous aider en faisant en sorte de renforcer ce que vous faites. Et vous, vous m’aidez en me permettant de continuer à exprimer ce que j’ai envie de dire et de créer.
Préparation, réalisation et retranscription : Valso
Merci à Alex Wackii pour l’assistance au moment de la réalisation de l’interview !

